« Nous avons encore envie », il s’agit d’un cri du cœur de la part de Raphaël Glucksmann, député européen, pour qui il n’y a pas de fatalité : la France, l’Europe peuvent encore se relever et affronter les dangers russe, chinois et américain et les populistes de tous poils. Ce livre a pour objectif de préciser ses positions sur plusieurs sujets essentiels pour les prochaines élections présidentielles.
Le résumé
Raphaël Glucksmann revient tout d’abord sur son parcours et sur ce qui l’a poussé à s’engager ; le déclic ? : « Le suicide français » d’Eric Zemmour, paru en 2014, qui le fait rentrer en France après la Géorgie et l’Ukraine, et le pousse à créer son mouvement politique : « Place publique ». Il veut agir contre un possible déclin français, et pense que les Français ont eux aussi envie d’agir, et qu’il ne faut pas laisser ce thème à l’extrême droite.
C’est la raison pour laquelle il affirme haut et fort qu’il est fier d’être Français. Mais être Français, cela ne se fait pas uniquement par ses ancêtres. Il cite ainsi la promesse de l’aube de Romain Gary. Le trésor français, c’est Candide et Gargantua. C’est une construction. Il regrette profondément que cette fierté d’être Français ait été laissée uniquement au Rassemblement National qui s’en est emparée avidement. La France est un pays qui a besoin de passion et la « mondialisation heureuse » que l’on a connue depuis une trentaine d’années, a fait surgir une nostalgie française, une frustration.
Car pour Raphaël Glucksman, notre nation est profondément politique. Contrairement à d’autres pays européens, en France, c’est l’Etat qui a généré la nation. Nous avons un rapport singulier à la politique. Pour Raphaël Glucksmann, les Français se sentent perdus aujourd’hui, faute d’un cap clair, c’est pour ça qu’il veut définir quelques chantiers essentiels qui sont l’éducation, l’énergie, la réindustrialisation, la défense et la souveraineté technologique qu’il aborde tour à tour dans ce livre.
Pour avancer sur ces chantiers, Raphaël Glucksmann veut redonner du pouvoir aux collectivités, et supprimer certains échelons, mais ne précise pas lesquels. Et pour que les Français reprennent « le contrôle », il veut plus de referenda, et de conventions citoyennes. Mais à l’heure du populisme, il semble ne pas voir que ces initiatives peuvent être instrumentalisées.
Il évoque ensuite la construction d’une citoyenneté française qui rejette le communautarisme et fait de la laïcité un principe inviolable, et revient sur la polémique provoquée par la prononciation de noms juifs, dont le sien, par Jean-Luc Mélenchon. C’est le seul passage où il s’en prend directement à La France Insoumise. Il veut aussi un débat franc et serein sur l’immigration, l’objectif n’est pas de la supprimer, mais de mieux la contrôler. Raphaël Glucksmann propose un nouveau contrat patriotique avec l’instauration d’un service civique universel obligatoire, dans les écoles, les services publics, les EHPAD. On peut être assez réservé sur ce type de solutions, si cela est enrichissant pour les jeunes qui y participeraient, cela peut aussi désorganiser les services qui les recevraient et cela nie les compétences qu’il faut présenter par exemple pour travailler en EHPAD. Mais pour Raphaël Glucksmann, ce type de service permet aussi de souder la société, c’est donc un enjeu de sécurité nationale. Cyrille Amoursky dans son livre « Ukraïna : Un peuple en guerre » avait déjà noté que la résistance de l’Ukraine venait en partie du fait que la société civile ukrainienne était très mobilisée et faisait corps.
Le chapitre suivant est consacré à l’éducation. Mais, c’est peut-être l’un des chapitres les plus faibles de son exposé. Raphaël Glucksmann se prononce pour l’école publique, contre l’école privée, mais ne semble pas comprendre que ces différences ne sont pas prononcées dans tous les territoires. Il mentionne son fils, de 8 ans, à l’école publique, dont la maîtresse aborde déjà Platon dans une initiation à la philosophie en CE2. On ne peut qu’être admiratif devant cette maitresse. Mais ce n’est pas la réalité de l’école aujourd’hui. La différence n’est pas entre public et privé, mais entre établissements d’exception parisiens et les autres. Tant mieux si son fils est dans le premier type d’école, mais Raphaël Glucksmann paraît vraiment déconnecté de la vie des Français, et cela annule une bonne partie de son argumentaire. Pourtant les solutions qu’il propose sont plutôt évidentes : plus d’investissements dans la rénovation des bâtiments des écoles, des salaires plus élevés, moins de postes administratifs et plus de responsabilités (et d’autonomie) accordées aux établissements. Pour la jeunesse, il se prononce aussi pour un contrôle plus fort des plateformes numériques type TikTok, voire leur interdiction.
Il enchaîne en s’intéressant à la question du travail et regrette que le Rassemblement National soit aujourd’hui le premier parti ouvrier de France. Pour lui, les promesses faites aux classes moyennes n’ont pas été tenues, ce qui a fait perdre à la gauche la France des pavillons. La solution, selon lui, passe par la fin de la société de rentiers et d’héritiers et une participation plus forte des salariés à la vie des entreprises (par exemple à travers des SCOP). Sur les retraites, Raphaël Glucksmann ne s’avance pas trop mais veut une réforme construite avec les partenaires sociaux qui prendrait en compte la pénibilité du travail. Il sait que le modèle actuel, en raison des changements démographiques, n’est pas viable.
Au niveau de l’industrie, il veut renverser la table, et regrette un suicide français favorisé par une pseudo-globalisation heureuse des années 1980, car oui la France est un peuple d’ingénieurs, qui a encore beaucoup à offrir, mais pour cela il faut un état stratège. Cette stratégie devrait être écologique et définir quelques priorités comme la production de petites voitures électriques, ou le recyclage des batteries. Mais pour réussir, il faudra former à de nouveaux métiers. Il note que l’innovation est trop souvent sous-financée en France et qu’il faudrait mobiliser notre épargne vers des technologies de rupture, cependant il n’entre pas dans le détail de ce financement.
Mais c’est sur la sécurité et les relations internationales que Raphaël Glucksmann est le plus à l’aise. Il avance que la gauche ne doit pas laisser ces sujets à la droite, que la défense nationale constitue le socle de la République, en mobilisant Jean Jaurès, et qu’à l’intérieur même de nos frontières, il faut agir contre le narcotrafic et les féminicides. Sur la diplomatie, il nous met en garde à la fois contre la Russie, la Chine et les Etats-Unis. Pour luis, les Français, les Européens n’assument pas les changements qui s’opèrent par manque de courage.
Et donc nous avons besoin de force, mais pas d’hommes forts comme Donald Trump ou Vladimir Poutine comme le font croire les populistes. Cette manifestation de force ne doit pas être spectaculaire (il reproche ainsi à Emmanuel Macron d’emprunter les habits de l’homme fort, mais d’être simplement dans la parole plutôt que dans l’action), mais dans le concret, notamment en nouant des partenariats avec nos voisins d’Europe centrale (Pologne et Pays baltes).
Enfin, il réaffirme son engagement pour l’Europe qui doit s’assumer comme puissance, et produire à nouveau pour assurer sa sécurité, son énergie et sa souveraineté. Pour cela, il faut revenir sur les politiques de libre-échange, et fermer les frontières à des produits ou pratiques qui ne correspondent pas à nos standards. Dans cette nouvelle Europe, la France peut être moteur. Pour répondre aux pseudo-patriotes, eurosceptiques, souvent proches de Poutine, il affirme que « par ambition pour la France, nous sommes ambitieux pour l’Europe ».
Raphaël Glucksmann conclut son livre en soulignant l’importance des prochaines élections présidentielles qui détermineront notre futur ainsi que celui de l’Europe. S’il met en garde contre les dangers que présente le Rassemblement National en rappelant sa proximité avec la Russie, il oublie opportunément que La France Insoumise a des positions relativement similaires sur des sujets déterminants, notamment concernant l’Ukraine. Cet « oubli » est sûrement dû à sa volonté de ne pas fermer de portes sur sa gauche. Il rappelle aussi qu’il vient de la gauche même s’il veut parler à tous. Raphaël Glucksmann se fait grave, nous sommes proches de l’abîme, mais nous pouvons encore avoir un sursaut. Il n’annonce pas sa candidature mais on le sent très investi sur ces élections présidentielles.
Notre analyse
On peut apprécier la vision réaliste des relations internationales qu’offre « Nous avons encore envie ». Raphaël Glucksmann comprend les grands enjeux auxquels doit faire face la France. Pour lui, la réponse passe par une plus grande coopération en Europe et moins de naïveté.
Malheureusement, sur beaucoup de sujets, Raphaël Glucksmann ne nous donne pas de solutions concrètes. Il ne s’agit pas de son programme, donc nous ne saurons pas comment ses réponses pourront être appliquées. Ce « flou » s’explique notamment par le fait que dans tous les cas, s’il se présentait et était élu, il aurait besoin d’une coalition, et il ne peut se permettre de perdre des alliés avec des mesures fortes mais contestées avant même d’avoir combattu. Il est difficile de sortir de ce livre des mesures marquantes qui peuvent parler aux électeurs, on ne peut qu’être globalement d’accord sur son constat de la société française, et s’il donne une certaine vision de ce qu’il ferait, ce cap n’est pas chiffré, on a du mal à voir comment cela serait financé. L’ensemble est cependant bien écrit avec beaucoup de références littéraires et historiques, à travers lesquelles il veut s’inscrire dans une lignée de gauche. Il y a cependant peu de mesures concernant les personnes en précarité, les territoires en souffrance. Ses réflexions sur l’Europe, sur les enjeux du monde sont extrêmement riches et à propos, mais il manque encore une certaine prise en compte des préoccupations quotidiennes des Français. Il est difficile de voir dans ce livre un antidote au populisme ambiant. C’est cependant le livre d’un leader engagé pour la réussite de la France et qui peut apporter un souffle nouveau à gauche du spectre politique tout en convaincant une partie du centre et de la droite.
Après cette première vision partagée, on peut espérer que Raphaël Glucksmann dévoile, lorsqu’il sera candidat, les mesures concrètes qu’il défendra.
GLUCKSMANN, Raphaël. Nous avons encore envie. Paris: Editions Allary, 2026. 192 p.
Raphaël Glucksmann est député européen depuis 2019, et co-président de Place publique. Il pourrait être candidat aux prochaines élections présidentielles.
Il était auparavant journaliste, puis conseiller spécial auprès du Président géorgien Mikheil Saakachvili.


