« Civilisation française », par Jean-Michel Blanquer

Jean-Michel Blanquer appelle à une refondation de la France autour de son territoire, de sa culture et de la République.

En octobre 2025, Jean-Michel Blanquer publiait « Civilisation française ». Dans ce livre, il s’interroge sur les défis auxquels fait face la France et affirme qu’il existe une civilisation française à qui il faut donner un nouveau souffle.

Pour Jean-Michel Blanquer, cette civilisation française qui doit beaucoup aux Lumières est en danger aujourd’hui, en raison des risques de division.

Le résumé

Le livre commence par une idée majeure : la France est une civilisation. Blanquer écrit ainsi : la France est d’abord une idée. Contrairement à d’autres pays, on peut difficilement dater « l’acte de naissance de la France ». Notre nation s’est constituée sur des principes. Mais qu’’est-ce qui compose donc cette nation ? Selon l’auteur la nation française s’appuie sur un triptyque qui est son territoire, sa langue et la république. Ces trois composantes correspondent aux trois parties que Jean-Michel Blanquer développe par la suite.  

Concernant le territoire, la grande idée de Jean-Michel Blanquer est d’en finir avec l’hypertrophie parisienne et de tirer parti de la situation géographique de la France en Europe. Car la France n’est pas qu’une puissance continentale, elle pourrait (re)devenir une puissance maritime autour de Marseille en Méditerranée et du Havre dans la Manche. L’aménagement du territoire doit être une priorité, pour cela Blanquer veut ressusciter la DATAR, autour de Paris, des deux grands ports français et des dix premières villes. Bien sûr il faut aussi revitaliser l’ensemble des petites et moyennes villes. Pour cela, il faut impulser une dynamique, ce que l’ANCT actuelle (l’héritière de la DATAR ne fait pas). Il faut donc accompagner la revitalisation de nos territoires par une véritable stratégie industrielle. Blanquer estime à 150 milliards d’euros, sur 10 ans, complétés par l’épargne des Français, le budget de cette nouvelle stratégie.

Si la nouvelle Datar doit impulser cette dynamique, Blanquer voit les régions comme de véritables stratèges qui pourront agir sur la formation, les transports. Viennent ensuite les départements et les intercommunalités. Et pour faciliter les choses, Blanquer imagine un « code des libertés locales ». Dans cette stratégie, il n’oublie pas l’Outre-mer qui doit être mieux connecté au monde maritime. Il prévoit des spécialisations, que l’on pourrait débattre, pour chacun de ces territoires, mais surtout, il milite pour leur simplification administrative.

Toujours concernant notre territoire, Blanquer nous parle du défi démographique auquel la France (et l’Europe) fait face. Pour lui, la solution passe par le renforcement de notre politique familiale, avec plus de crèches, plus de construction de logements. Il faut aussi regarder notre « diagonale du vide ». Contrairement à certains pays, la France ne manque pas de place, il faut donc à travers notre politique d’aménagement rendre les territoires les moins peuplés plus attractifs

Il faut aussi produire. Pour faciliter l’innovation, Blanquer veut libérer l’économie, en supprimant nos règlements contradictoires, en encourageant le capital-risque. Cela doit se faire au niveau européen, autour d’un noyau de pays. Il faudrait mobiliser l’épargne des Français pour soutenir l’investissement à travers un fonds national souverain, qui financerait la formation aux nouveaux métiers, l’industrie, l’innovation. Ce système permettrait aussi de réduire le déficit des retraites, puisque l’épargne permettrait de faire croître l’économie. Ce grand projet pourrait remobiliser les Français et faire de la France une grande nation industrielle.

S’il imagine une France industrielle, Jean-Michel Blanquer n’oublie pas l’agriculture pour autant. Il faut bien sûr prendre le virage de la transition environnementale, mais aussi créer de nouvelles filières pour associer l’agriculture à l’agro-alimentaire.

La deuxième partie de son livre est consacrée au langage. Un de ses points principaux est de remettre le « beau » au centre de notre civilisation. Il ose dire que nous avons abandonné la beauté dans ce que nous faisons, au profit de l’utilitarisme. La culture doit être notre raison d’être, à l’école à travers l’apprentissage des arts, dans nos territoires en protégeant notre patrimoine, sur les plateformes numériques en mettant en avant notre créativité, mais aussi sur la scène internationale en portant une diplomatie culturelle plus ambitieuse.

Concernant l’éducation, il faut recréer un lien de confiance entre la société et l’école. Pour cela, il faut donner plus d’autonomie aux établissements, notamment sur les moyens et les expérimentations à conduire. Il faut aussi faire mieux coïncider les formations avec les besoins de notre tissu industriel, le résultat est que nous produisons trop de masters face à un marché saturé. Nous devons donc rendre nos jeunes employables et donc rendre notre enseignement supérieur plus souple. Blanquer demande donc la création de nouveaux « campus de demain » qui rassembleraient instituts universitaires, entreprises et collectivités autour de secteurs locaux en développement.  

Jean-Michel Blanquer ne fait pas abstraction des enjeux de l’intelligence artificielle auxquels la France et l’Europe doivent répondre. Nous ne pouvons pas nous laisser dicter notre avenir par des puissances tierces, souvent hostiles.

La dernière partie de « Civilisation française » a pour titre « République ». Notre république est indivisible, laïque, démocratique et sociale. C’est-à-dire que malgré nos particularismes, nous devons nous garder des irrédentismes et ne pas suivre les exemples belge, britannique ou espagnol, pour assurer l’égalité entre nos concitoyens. Elle est laïque, Blanquer veut qu’elle reste ainsi à l’école, dans le milieu sportif, à l’hôpital et dans toutes les administrations. Elle est démocratique et demande donc la participation du peuple. Enfin, notre république est sociale, et s’appuie sur la solidarité entre Français. Blanquer demande une réinvention de notre Etat-providence, avec des allocations plus incitatives pour créer un véritable « pacte éducatif républicain ;  

Pour cela, il faut que nous réussissions à maîtriser notre budget, et notamment que nous réformions notre système de retraite. Pour rembourser notre dette, nous devons réindustrialiser la France en exportant, en investissant dans l’innovation.

Jean-Michel Blanquer ne met pas sous le tapis les problèmes liés à la criminalité, mais aussi à l’immigration, et insiste sur la notion d’état de droit, il n’y a pas de question taboue. Mais il faut aussi une justice plus rapide, plus efficace, peut-être aussi moins de lois. S’agissant de l’immigration, Jean-Michel Blanquer demande plus de transparence avec la mise en place de quotas votés par le Parlement, et un tableau de bord rendu public sur les arrivées, les éloignements par pays. Ce n’est que comme ça que l’on pourra répondre aux questions des Français sur l’immigration. Sur le trafic de drogue, la confiscation de biens doit être systématique, et doit servir à la prévention.

Pour écouter les Français, – son dernier chapitre -, il propose deux mesures pour recréer le dialogue : le premier est un nouveau service national ou plutôt « Service à la Nation », qui ne serait pas militaire, et qui se rapprocherait d’un service civique. Il serait obligatoire. Mais on a du mal à voir en quoi ce service ferait plus de liens au sein d’une génération que ce que l’école, le lycée doivent déjà accomplir. Sa deuxième mesure concerne le recours aux referenda qui devraient être plus systématique.   

Jean-Michel Blanquer conclut son essai par un appel à la France et à l’Europe à ne pas être suiveuses, mais à impulser leurs propres dynamiques et à porter notre civilisation.

Notre analyse

« Civilisation française » est une œuvre exigeante et ambitieuse qui propose une nouvelle direction pour notre pays, basée sur notre culture, notre territoire, notre société. Jean-Michel Blanquer s’inscrit dans le temps long, notre république n’est pas nouvelle, elle ne date pas de la révolution, elle inscrit déjà dans les « Six livres de la République » de Jean Bodin. Mais aujourd’hui, il est temps de conduire des réformes ambitieuses pour notre pays, face à des enjeux environnementaux, mais aussi des défis géopolitiques ou démographiques. Jean-Michel Blanquer propose des solutions concrètes, certaines sont budgétisées, d’autres non. Beaucoup de ces propositions ont trait à l’éducation, un sujet que Blanquer maîtrise. Il peut aussi traiter des sujets qui fâchent comme la réforme des retraites, la transformation nécessaire de notre modèle social. Notre pays doit changer pour ne pas foncer dans le mur. Mais on voit aussi que Blanquer est conscient que notre marge de manœuvre est très limitée notamment parce que notre société est divisée et qu’il n’est pas toujours facile de faire entendre raison. La voie proposée par l’ancien ministre est nécessaire, et il faut espérer que certaines des propositions, ou au moins certains constats, seront repris pour les prochaines élections présidentielles.    

S’agissant du style adopté par Jean-Michel Blanquer dans « Civilisation française », celui-ci reste relativement facile à lire, et l’ensemble est bien structuré, avec cependant beaucoup de références historiques et littéraires. Car oui, l’auteur veut inscrire son livre-programme dans la continuité des Lumières mais aussi de notre héritage grec. C’est foisonnant, on découvre l’étendue de la culture de Jean-Michel Blanquer, et son triptyque « territoire », langage, république » permet de répondre à sa problématique. 

Sur le fond des propositions, il y a certains points à préciser. Jean-Michel Blanquer dénonce la complexité de notre mille-feuille administratif mais en même temps, il propose la création d’une multitude de dispositifs différents (nouvelle DATAR, haut conseil démographique, renaissance des cités éducatives, campus du futur)…. Des dispositifs expérimentaux qui pourraient être annulés ou modifiés par les gouvernements ou ministres successifs. C’est un peu la limite à ce qui est proposé, à promouvoir l’exception, plutôt que la règle. On est toujours dans un état très régulateur, Blanquer ne nie pas cette dimension, mais ce modèle peut-il vraiment s’adapter aux défis d’aujourd’hui ? cela n’empêche de proposer un débat de fonds qui manque actuellement à la politique française, et de porter une vision d’un pays innovant. Son appel à une réindustrialisation de la France doit être entendu pour mettre fin à une idéologie du déclin. 

BLANQUER, Jean-Michel. Civilisation française. Paris: Albin Michel, 2025. 192 p.

Jean-Michel Blanquer a été Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports de mai 2017 à mai 2022 sous les gouvernements d’Edouard Philippe et de Jean Castex.

Il a été membre de La République en Marche puis de Renaissance de 2017 à 2022. Haut fonctionnaire, universitaire, il crée en 2023, l’association Terra Academica, une école dédiée à la transformation écologique.