Nous avons longuement réfléchi avant de proposer cette recension, car s’agit-il réellement d’un livre politique ? Après une lecture attentive, nous avons décidé de publier ce compte-rendu car effectivement ce livre permet de mieux comprendre la politique actuelle d’Israël, mais aussi parce que son auteur Yossi Cohen pourrait devenir, un jour, une figure majeure de la politique israélienne.
Après avoir regardé le long entretien donné par Yossi Cohen, au média « Legend » de Guillaume Pley, nous avions été un peu frustrés, car l’entretien, bien que très qualitatif, se focalisait sur certains passages dédiés principalement aux opérations du Mossad, mais moins à la personnalité de l’auteur, c’est pourquoi nous avons choisi de lire « Combattre pour la liberté » pour découvrir qui était Yossi Cohen ?
Yossi Cohen a consacré sa vie au Mossad. II a rejoint la célèbre agence de renseignement israélienne en 1982 à 22 ans, et y a gravi tous les échelons pour devenir en 2016 le directeur du Mossad. On peut donc dire qu’il connait très bien le fonctionnement et les évolutions d’une des agences de renseignement les plus connues et redoutées au monde : le Mossad.
Le Mossad a marqué sa vie, il écrit ainsi qu’il a « le gène du Mossad chevillé au corps », et lui a marqué le Mossad.
Yossi Cohen commence son livre en évoquant la tragédie du 7 octobre. Il n’est alors plus à la tête du Mossad depuis deux ans, quand le massacre commence et se met à la disposition du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Pour lui Israël n’était pas assez préparée et net suivait pas assez attentivement ce qui se passait à Gaza. On y peut lire une critique à peine voilée de ses successeurs au Mossad.
Ses liens avec « Bibi »
Dans ce livre, Yossi Cohen revient sur ses liens avec le Premier ministre, Bibi comme il l’appelle, et son mandat de conseiller à la sécurité de 2013 à 2016, puis après l’attaque du 7 octobre. On sent un lien très fort, de confiance, de respect mutuel entre Yossi Cohen et Benjamin Netanyahou, ce qui n’empêche pas l’ancien directeur du Mossad de formuler des critiques à propos du Premier ministre actuel, notamment sur sa mauvaise communication et son manque d’empathie.
Un patriote israélien
Tout le long de son récit, Yossi Cohen évoque l’histoire de son pays, à travers les guerres qu’Israël a remportées, les traités qu’il a signés et les hommes qui l’on dirigé. Il nous présente son histoire, celle de sa famille religieuse, implantée en Israël depuis huit générations : certains se sont même battus au sein de l’Irgoun. Il revient longuement sur ce qui l’anime : construire et protéger sa nation. La défense de la famille est une valeur majeure qui guide sa vie, Yossi Cohen nous partage l’engagement de son fils dans l’armée israëlienne malgré sa paralysie cérébrale. Il avoue cependant que son travail l’a beaucoup occupé, et il regrette ne pas avoir passé autant de temps qu’il aurait voulu avec les siens., mais tente de se rattraper aujourd’hui. Il manifeste clairement un sens du sacrifice envers Israël.
La vie d’un espion
Yossi Cohen nous présente, loin des clichés, le quotidien des « espions » du Mossad, ce ne sont pas des James Bond. Mais comme dans les films, Yossi Cohen s’est construit des légendes pour approcher, sympathiser avec des cibles et décrocher les informations nécessaires à sa mission. Il explique qu’il devait parfois faire abstraction des crimes de sa cible et même sympathiser avec elle pour se rapprocher, « devenir amis », et faire ce qu’il devait faire. Internet, les réseaux sociaux ont rendu la construction d’une identité plus difficile, mais pas impossible, et Yossi Cohen défend, bec et ongles, ce renseignement humain (HUMINT, pour human intelligence), qui permet de décrocher des informations vitales pour la protection de son pays.
Son amour pour sa patrie ne le rend pas aveugles aux intérêts des autres, il fait de son mieux pour comprendre les choix de ces interlocuteurs, choix qui sont dictés par des valeurs des intérêts différents, c’est peut-être cette capacité à entrer dans le cerveau d’un autre qui fait un bon agent.
Son rapport avec les pays du Moyen-Orient
Yossi Cohen veut avant tout vivre dans un pays en paix, et n’a pas de haine envers les pays arabes. Il comprend ainsi la politique d’équilibriste que menait l’ancien président égyptien Hosni Moubarak, et aujourd’hui, il soutient les efforts menés par les dirigeants d’Arabie Saoudite et des Emirats arabes unis pour se rapprocher d’Israël et normaliser leurs relations, et a des mots très chaleureux envers le dirigeants de ces deux pays.
De même, il n’en veut pas aux Iraniens, mais à la République Islamique d’Iran. Qui ne doit en aucun cas obtenir l’arme nucléaire. Ce dernier point est certainement ce qui a guidé une grande partie de sa carrière au Mossad. L’infiltration des archives nucléaires iraniennes en 2018, qui a permis à la communauté internationale de comprendre le double-jeu mené par Téhéran, a été minutieusement préparée. Devant de telles opérations, Yossi Cohen a gardé son calme, mais plus important encore il réussit à manager ses équipes.
La relation privilégiée
Un chapitre entier est consacré à la relation privilégiée qu’entretiennent Israël avec les Etats-Unis. Son positionnement politique le rend plus proche de Donald Trump que des Démocrates. Les accords d’Abraham, la décision de déménager l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, font que l’actuel président américain et la direction du Mossad ont des intérêts en commun. Une relation très proche s’était établie entre Yossi Cohen et Mike Pompeo, directeur de la CIA de 2017 à 2018. Il serait intéressant de savoir ce que pense Yossi Cohen de la crise entre les Etats-Unis et l’Iran.
Un collègue particulier
Il est plus difficile de suivre Yossi Cohen sur le sujet de la Russie. Bien qu’il condamne l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Il semble avoir une réelle admiration pour Vladimir Poutine. Lorsqu’ils se sont rencontrés le dirigeant russe l’appelait « Kollega ». Le fait qu’ls aient tous les deux travaillé pour les renseignements de leurs pays, les ont rapprochés. Il décrit Poutine comme un dirigeant intelligent, un stratège même si celui s’accroche au pouvoir depuis 1999 et enfonce son pays dans une crise majeure en raison de la guerre en Ukraine. Il n’arrive pas à voir les Russes comme des terroristes et n’approuve pas la comparaison avec le Hamas malgré Boutcha. Ce manque d’objectivité sur ce sujet spécifique nous a gêné dans la lecture de cet essai, au reste, très intéressant.
Très critique envers les Européens
On sent aussi une certaine amertume contre les Européens, qui c’est vrai, peuvent être trop timides dans leur soutien à israël. Lorsqu’Israël veut négocier un plan avec l’Egypte, Yossi Cohen se propose pour convaincre les grandes puissances : il ne cite aucun pays européen, mais le Japon et l’Inde, qui pourtant sont moins investis sur cette question.
De même il affirme que ni la France ni l’Allemagne n’ont de l’influence dans le monde et en Europe. Par contre, il voit encore la Russie comme une grande puissance, et pense qu’elle a le soutien de l’Inde, du Pakistan, de l’Indonésie ou encore de la Malaisie, alors que ces pays sont surtout dans une position d’opportunisme pour tirer parti de la faiblesse actuelle de la Russie. Comme certains complotistes, il compare le G7 vieillissant au format BRIC+ plus dynamique, sans vraiment comprend qu’un BRICS+ qui regroupe à la fois les Emirats et l’Iran n’a pas beaucoup de consistance.
Un style très anglo-saxon
Le style adopté par Yossi Cohen est très anglo-saxon, Il fait souvent références à la pop-culture : Il peut citer à la fois John Lennon, Al Capone, des anciens présidents américains et des philosophes grecs. Il cite « Rich Dad, poor Dad » de Robert Kiyosaki et de Sharon Lechter, et on retrouve dans ce livre le même style fait d’un mélange d’expérience personnelle, d’anecdotes, de faits historiques et de théorie des relations internationales. Il passe de réflexions sur la diplomatie israélienne à des évènements familiaux dans la même page.
Un autre point, relativement frustrant, es que l’auteur ne dévoilera pas grand-chose des opérations menées par le Mossad. On s’en doutait un peu, il n’allait pas partager de secrets. Mais tout de même, nous aurions aimé découvrir plus de missions avec des détails croustillants. Oui, Yossi Cohen décrit tout de même plusieurs opérations : l’élimination en novembre 2020 de Mohsen Fakhrizadeh un haut responsable du programme nucléaire iranien par une mitrailleuse activée par l’IA. Mais aussi, et plus longuement, le vol de documents relatifs au programme nucléaire en Iran par une équipe du Mossad. Mais, on aura peu d’information par exemple sur l’opération des « bipeurs piégés » dans les mains des membres du Hezbollah en septembre 2024, qui a été préparée bien des années auparavant.
Que fait-on après avoir dirigé le Mossad ?
Lorsque Yossi Cohen quitte ses fonctions en 2021, il se rapproche du secteur privé, mais les massacres du 7 octobre, le pousse à mettre son expérience aux services de la libération des otages et à travailler aux renforcements des relations entre Israël et certains pays arabes comme les Emirats. Son ambition pourrait le pousser vers un destin politique, -il en a la carrure, connait son sujet et parait véritablement passionné par son pays. Mais, là encore, Yossi Cohen veut la première place : celle de premier ministre. Comme il l’écrit, après avoir été approché par Liberman et Bennet, il n’est le numéro trois de personne. Sur l’échiquier politique, Yossi Cohen se placerait sur la droite, avec une tendance libérale sur les sujets sociétaux (droits des homosexuels, mariages mixtes…). Son parcours fait qu’il connait mieux que personne les questions internationales, et l’on peut penser, après avoir lu son livre, qu’il aurait à cœur de chercher une normalisation des relations entre Israël et les pays arabes.
On peut se demander si la publication d’un tel live ne pourrait pas être vu comme une opération pour se faire connaitre auprès de financeurs notamment américains tant il parle de sa vie et montre l’engagement qu’il a pour son pays Israël.
Même si on n’est pas obligé de partager toutes ses idées, on entrevoie dans ce livre, un homme redoutablement intelligent, animé par un réel patriotisme envers son pays Israël.
COHEN, Yossi. Combattre pour la liberté. Paris: Michel Lafon, 2026. 400 p.
Yossi Cohen a été directeur du Mossad de janvier 2016 à juin 2021. Il a oeuvré toute sa vie pour la sécurité d’Israël.


