« Ces gens-là » par Lumir Lapray

Lumir Lapray analyse les raisons sociales et politiques qui poussent une partie des classes moyennes rurales vers le vote RN.

Dans « Ces gens-là » (aux Éditions Payot), l’activiste Lumir Lapray nous partage son expérience de son retour dans le département où elle a grandi : l’Ain, et se penche sur la vie de ces gens qui travaillent dur et tôt, mais qui voient leurs avantages se réduire, la vie devenir plus difficile, et qui seraient tentés par un vote RN. Elle plonge dans leur quotidien pour mieux comprendre leurs motivations.

Lumir Lapray vient de ce milieu, de l’Ain, un territoire où se sont implantées les industries chimiques durant les « 30 Glorieuses » car le tissu social y était moins « résistant » que dans d’autres départements où la conscience de classe était plus forte. Un département qui n’est pas le plus à plaindre et qui ressemble à beaucoup d’autres. Et où les habitants aspirent à des rêves que l’on retrouve partout en France : celui d’un emploi en CDI, de l’accès à la propriété – souvent une maison individuelle –, d’un accès à l’éducation pour les enfants, du temps libre à passer en famille ou avec des amis. Bref, une vie normale, mais voilà, cette normalité est menacée parce que notre monde a changé.

En partageant leur vie, Lumir Lapray comprend le décalage entre une partie des habitants et les dirigeants des partis de gauche. Par exemple, elle souligne le rôle crucial de la voiture sur ce territoire, et le fait que toute critique formulée, notamment par les écologistes, se confronte à la dure réalité de l’Ain. Sans voiture, pas d’activité professionnelle ni de vie sociale.

Une grande partie de son argumentation est basée sur le fait que, dans ce territoire, les habitants n’attendent plus rien de l’État (qui se désengage et ferme les services publics), et par conséquent, la « notion de collectif est effacée ». Donc, chacun se défend lui-même, ses intérêts, sa famille, ses amis. Dans ce contexte, faire des efforts pour la planète ou pour ceux qu’on appelle les « assistés », les immigrés, ne fait plus sens.

Pour l’auteure, l’un des problèmes aujourd’hui est l’absence de représentativité de la classe politique, même à gauche. Lumir Lapray se bat justement pour que les habitants puissent incarner la démocratie. C’est aussi la raison de cette plongée dans l’Ain : comprendre, se mettre à la place des autres.

Si Lumir Lapray identifie les raisons qui font que certaines catégories de la population française, principalement les classes moyennes, vivant à la périphérie des grandes villes, soient tentées par le vote RN, telles que son amie d’enfance Mélanie, elle semble ne pas avoir saisi qu’elle fait elle-même partie du problème. L’auteure paraît consciente de son décalage avec ses connaissances du terrain. Mais alors, pourquoi Lumir Lapray adopte-t-elle justement un vocabulaire qui ne parle pas à cette population, en utilisant l’écriture inclusive et le terme de « racisé » ? On perçoit un décalage entre les personnes qu’elle observe et celles à qui elle s’adresse.

En lisant son livre, on a l’impression qu’il n’est pas destiné à « ces gens-là », justement, mais à ses semblables, plutôt bobos, de l’auteure. C’est un livre sur « ces gens-là » et pas vraiment avec eux, même si elle décrit les nombreuses rencontres qu’elle fait. Son style est très humain : elle comprend ce que son entourage ressent, elle va se fondre dans son nouvel environnement, boire des cafés au troquet et même travailler dans une entreprise de la logistique. Mais on n’a pas l’impression qu’elle s’adresse à eux dans ses pages ; cela ressemble un peu à une enquête ethnologique.

La tentation du RN est grande, et Lumir Lapray voit dans ces territoires un terreau favorable au RN, qui s’appuie sur le capitalisme et montre du doigt les étrangers. Elle fait la différence entre les électeurs et les dirigeants du RN. Si elle mentionne à plusieurs reprises que le RN est le fruit d’un héritage de l’extrême droite la plus réactionnaire, elle ne montre pas du doigt ses électeurs. Elle sait, d’une part, que cela ne servira à rien ; au contraire, cela pourrait les pousser à se radicaliser. Mais surtout, elle présente les causes qui font que « ces gens-là » voient dans le RN un possible recours lorsque leur monde est en train de s’écrouler.

Malheureusement, certaines attaques contre le RN, et notamment sa dirigeante Marine Le Pen, paraissent de mauvaise foi. Ainsi, le protectionnisme défendu par Marine Le Pen, qui ne diffère pas fortement de celui soutenu par la France insoumise, est qualifié « à la limite du national-socialisme » (donc nazi) (p. 178).

Lumir Lapray a des mots particulièrement durs envers la gauche, qui a abandonné cette classe moyenne, comme Mélanie, son amie d’enfance. L’auteure reproche à la gauche de ne plus savoir parler à cette population. « Ces gens-là » fait cependant du bien à l’heure où certains députés, notamment de gauche, pointaient « la pauvreté intellectuelle » des habitants du nord de la France pour expliquer leur racisme et le vote RN. Lumir Lapray a un discours plus abouti et milite pour ce qu’elle appelle une « campagne permanente » (p. 179) pour occuper le terrain et accompagner les habitants dans leurs revendications, pour qu’ils deviennent acteurs de leur territoire et que, à nouveau, le tissu social se renforce. Son message est porteur d’espoir.

Lumir Lapray est une activiste luttant pour la justice sociale et environnementale. Après avoir étudié à Sciences Po, en 2024, son nom est cité par l’ancien président Barack Obama comme « représentante d’une jeunesse qui renouvelle la politique ». Elle étudie les moyens de mobiliser les communautés rurales face au désengagement politique et à la montée de l’extrême droite en France et aux États-Unis. Elle se présente en 2022, sous l’étiquette NUPES, dans la deuxième circonscription de l’Ain, où elle mène une campagne innovante, mais échoue au second tour.